Le Onzième étage de la tour de sorcellerie paraissait grossier, brut de construction, malgré tous les enchantements de ses fondations. Les murs, le sol, le plafond, tout portait à croire qu’il s’agissait d’une grotte de pierre. En fait, cette salle était un vaste cercle de cinquante mètres de circonférence, pour six mètres de hauteurs. Des stalactites, et des stalagmites pendaient même ça et là, suintant d’humidité. Des vapeurs de brumes noires s’élevaient près des murs, ne laissant présager aucune porte. Le plus troublant dans cette salle demeurait une ligne aux reflets vert émeraude, séparant la pièce en deux parties égales. La plupart du temps, la pièce était vide de tout individu, mais pas aujourd’hui. Le professeur
Maximilian Roctonne, un nain respectable, avait prononcé un mot, et la ligne prison s’était dressée comme une vague, séparant la pièce en deux. Il regardait avec ferveur le combat d’un élève prometteur : Kirgan Berthon. Le jeune humain se débattait comme un beau diable, pour échapper à une pieuvre planaire.
La créature monstrueuse, issue d’un autre monde, semblait folle de rage. Le tentacule claqua dans l’air, l’élève comprenait que la fuite n’était pas la solution. Le professeur Roctonne restait derrière la ligne de prison, observant le combat. Celui-ci se déroulait plutôt mal. La Pieuvre Planaire flottait dans les airs, secouant mollement ses huit tentacules pour se maintenir à cinquante centimètres du sol. L’élève Kirgan avait lancé pas moins de trois sortilèges sur la créature, sans vraiment de succès. Roctonne admettait que le jeune prodige avait fait de bons choix. Il avait d’abord tenté un sort de déshydratation, faible, mais efficace contre les créatures ayant l’eau pour affinité. Le second sort était plus discutable, car Kirgan avait employé un poison magique, pour affaiblir la pieuvre. C’était cependant avec une idée précise en tête, car son troisième sort consistait à augmenter l’afflux de sang de la pieuvre dans son corps, le poison agissant plus rapidement.
- Ce garçon a vraiment une tête bien faîte, marmonna Roctonne, en observant son élève. Il lissa sa barbe, et sourit en constatant que la pieuvre avait néanmoins l’avantage.
Elle brandit un tentacule vers la droite, et Kirgan se jeta sur la gauche pour éviter le coup, mais il sentit une douleur dans l’épaule. La pieuvre l’avait frôlé. Kirgan brandit son épée longue devant lui, sur la défensive. La sueur tombait de son front à grosse goutte, et il se savait empoisonné par le simple contact de la créature. Reculant lentement, il posa la main gauche sur la poche de son gilet. Il sentit les deux pierres élémentaires qui lui restait. Il ne pouvait plus utiliser que deux sorts de débutant. Il devait réfléchir, et vite. Kirgan frappa sur sa droite, et sa lame rebondit sur le cuir gluant d’un tentacule s’apprêtant à frapper. D’un geste expert, il accompagna le mouvement de son épée, et roula au sol. La Pieuvre poussa un glapissement énervé, et ses tentacules s’agitèrent pour se rapprocher de Kirgan. Celui-ci savait qu’il avait gagné une dizaine de secondes de répit, pas plus.
- Il y a une solution Kirgan, rugit Roctonne. Il y en a toujours une !
La voix de son professeur, fit à Kirgan l’effet d’un électrochoc. Tous les nains étaient-ils aussi sadique que lui ? C’était assurément une question que le jeune homme lui poserait, s’il survivait à cet affrontement.
- Je ne peux pas utiliser mes sorts les plus puissants, récapitula-il dans son esprit. Les gemmes élémentaires sont de trop petite taille. On dirait que la pieuvre planaire peut briser naturellement les plus faibles magies. Les armes normales ne la blesseront pas non plus…
Kirgan dévia un tentacule, de la pointe de son épée. La colère, et un incroyable sentiment d’impuissance le submergea. Ses mains tremblaient, et le poison faisait son chemin jusqu’à son cœur. Dans quelques minutes, il serait mort, vidé de son sang par la pieuvre… Oui ! C’est ça, LE SANG, hurla Kirgan, intérieurement.
Le tentacule de la pieuvre frappa le sol, puis glissa sur le sol jusqu’à la jambe de Kirgan. Le coup fut tel que le jeune homme fut renversé au sol. Les tentacules s’approchèrent pour le saisir, mais sa détermination était comme neuve.
- Navilyaa Shabbeth, rugit Kirgan en incantant son sort.
Une lumière Rouge émana du jeune homme, des arcs de feu glissèrent sur les tentacules de la pieuvre, et ses yeux devinrent blancs sous la chaleur, et la lumière aveuglante du sort. La créature planaire se désagrégea en une lumière bleue, son corps retournant dans son monde.
Kirgan ne sentait plus ses bras, du sang montait dans sa gorge, et il cracha pour respirer. Il entendit des bruits de pas. Il sentait une odeur de brûler, son sort devait avoir réussi. La douleur laissa place à l’inconscience.
*****
Le vent secouait inlassablement le carrosse. Pour ajouter aux désagréments du voyage, la pluie se mettait également à tomber. Le conducteur rabattit la capuche de son manteau de fourrure, et d’un geste les rênes claquèrent sur les chevaux. L’allure du carrosse augmentait sensiblement, mais les bêtes luttaient déjà contre le vent. Une voix surgit alors de l’intérieur du carrosse, étouffée par le vent. Le conducteur en second, tout aussi emmitouflé que le premier se pencha vers l’habitacle des passagers. Par la fenêtre de la portière, l’honorable premier secrétaire de l’état, hurlait à pleins poumons :
- Sommes-nous encore loin ?
- Cinq heures, répondit le conducteur.
Frustré, Aloüsius Broots, rentra sa tête dans l’habitacle, et tira les rideaux. Le secrétaire se considérait patient, mais la superstition des indigènes, lui avait valut un détour de plus de sept heures de carrosses. Ces pauvres gens pensaient que les animaux attaquaient à vue tout individu entrant dans la forêt entourant le collège de Beïfrost. Cette plaisanterie était assurément de mauvais goût. Lorsqu’il arriverait enfin à parler avec le grand maître de l’école, il lui demanderait de casser ce mythe, pour faciliter les voyages. Le dos du secrétaire émis un léger craquement, et celui-ci se massa doucement. Cela faisait plus de deux jours qu’il voyageait jusqu’à la frontière de Middas. Cela d’ailleurs l’inquiétait un peu, le pays voisin : Jotunheim, n’était pas entré en conflit depuis seize ans, mais peut-être que ces barbares changeraient bientôt d’avis. Il se rassura en pensant que le collège rempart de Beïfrost avait toujours tenu en échec les ennemis. Son rempart était un mur long de près d’un kilomètre, et haut d’une dizaine de mètres. Sa tour de plus de cinquante mètres de hauteur comportait, dit-on, trente étages de magie puissante. L’enseignement dispensé était le plus dur du Royaume de Middas, mais les généraux, et les archimages les plus compétents en sortaient. Cela faisait plus de deux cent ans que ce bâtiment prestigieux existait, mais il y avait toujours eu un problème persistant. Beïfrost demeurait un petit pays à lui tout seul, bien que dévoué tout naturellement à la couronne de Middas. Le secrétaire n’avait jamais compris pourquoi les rois avait toléré une telle chose : laisser un Mage dirigé l’ensemble de Beïfrost. Certes le niveau des étudiants était élevé, et la loyauté envers Middas, toujours prouvée, mais il n’aurait pas eu besoin d’effectuer une visite d’inspection, si le roi lui-même dirigeait la forteresse. Il n’aurait pas eu besoin de s’éloigner vers la froidure du Nord, et de la civilisation apportée par la capitale.
Aloüsius se recroquevilla dans sa veste en laine, le froid lui mordait les mains. De plus, les rumeurs qu’il avait entendu, ne lui plaisait guère. L’archimage actuel : Vladimir Grünhe, recueillerait des races issues des daevas pour en faire des professeurs. Le secrétaire doutait que cela soit vrai, même si les daévaniques faisaient partie des Alphas, comme les humains, les elfes, et les nains, ils étaient de nature plus violente. Leur nature devaient en faire de piètres enseignants, alors que les ahouranes étaient nés d’une branche plus sage. Aloüsius fit glisser un rideau, jetant un œil dehors. La nuit commençait à tomber, et il arriverait bien tard à destination. Fermant les yeux, il imagina qu’elle serait l’accueil qui lui serait réservé à Beïfrost. Il supposait qu’il y aurait une escorte de soldats levant leurs armes devant lui, pour le saluer dans une rigueur toute militaire. La bannière verte, et or, avec l’épée, et la plume de Middas, flotterait fièrement sur le vent. Il pourrait alors échanger plusieurs mots avec l’Archimage, un homme qu’il espérait censé. Sans s’en rendre compte, le secrétaire d’État s’assoupit.
*****
Kirgan commençait à ouvrir les yeux, et sentit une main sur la sienne. Il était allongé sur un lit blanc, et reconnut l’infirmerie. Près de son lit, il vit Dael, son jeune frère. Il semblait s’être assoupit sur sa chaise, la tête penché en arrière, ses cheveux blonds cachant ses yeux. Kirgan s’assit doucement dans son lit, un sourire timide sur les lèvres. Il avait causé des soucis à son frère, et il n’aimait pas ça. Depuis que Kirgan avait perdu ses parents à l’âge de quatorze ans, il s’était toujours occupé de Dael, qui avait dix ans à l’époque. Maintenant qu’il en avait vingt-quatre, Kirgan se rendait compte à quel point ils avaient grandis. Dael ouvrit un œil, et bailla. Lorsqu’il se rendit enfin compte que son frère était réveillé, il se leva d’un bond.
- Tu es réveillé, dit-il souriant.
- Oui, assura Kirgan.
- C’est merveilleux, répondit Dael, en se jetant dans les bras de son frère. Le médecin avait dit qu’il faudrait quelques jours, mais tu es déjà réveillé !
- Bien, bien, calma Kirgan. Peux-tu me dire combien de temps s’est déroulé depuis que je dors comme une masse ?
- Cela fait a peu près dix-huit heures maintenant.
- Si longtemps, murmura le jeune mage.
- Alors ? Qu’as-tu donc fait cette fois, demanda Dael, en tapotant de l’index le front de son frère. Les médecins ne veulent rien dire, à un simple écuyer.
- Ahaa, désolé monsieur l’écuyer, mais cela est un secret des magelames, répondit Kirgan en mimant un salut militaire.
- Arrête de te moquer de moi, sourit Dael, en donnant de faux coups de poings dans le ventre de son frère.
- Arrête ! Arrête ! C’est bon, souffla son grand frère en riant de bon cœur. Pour simplifier, j’ai passé mon épreuve physique.
- Quoi, s’insurgea Dael. Tu ne m’avais rien dit !
- Je sais, dit Kirgan, mais l’on m’a fait jurer de le tenir secret, même à mon propre frère. Cela n’a pas été facile à garder, crois-moi. Le stress me dévorait de l’intérieur.
- Oui, mais…
- Si cela peut te rassurer, l’archimage lui-même, ne le savait pas, coupa Kirgan.
Une longue minute de silence fut brisée par Dael.
- Je suis désolé, je ne voulais pas t’énerver. Cela n’a pas dû être facile.
- Ce n’est pas grave.
Un grommellement se fit entendre à l’entrée de l’infirmerie. Les deux frères tournèrent la tête pour apercevoir un nain trapus, au visage basané, et à la longue barbe noire, passée dans sa ceinture. Celui-ci toisa les deux jeunes gens, et sourit.
- Professeur Roctonne, s’exclama Kirgan.
- Je suis heureux de te voir debout, répondit le nain. Je ne vais pas vous déranger. Je passerais un peu plus tard.
- Je vous en prie, professeur, salua Dael. Je dois retourner à mon poste.
Sur ces mots, l’écuyer tapota l’épaule de son frère, et sortit. Le nain s’approcha de son élève d’une démarche un peu gauche, et lourde. Malgré sa chemise ample, le nain avait une carrure impressionnante, très large. Cela tranchait parfaitement avec sa taille, ne dépassant pas un mètre quarante. Le professeur s’assit sur la chaise.
- Monsieur, commença Kirgan. Vous vouliez que j’utilise la magie du sang, n’est-ce pas ?
- Oui, et tu l’as très bien compris.
- Je… je croyais qu’il ne fallait pas l’utiliser. Durant les cours, les professeurs n’abordaient presque jamais la question.
- Durant les cours…, grommela le nain. C’est de la théorie, mon petit, les cours sont de la théorie. La réalité est bien différente, et c’est ce qu’il te manquait.
- Je ne comprends pas. J’ai pourtant déjà combattu, et étudié divers créatures planaires.
- C’est vrai, concéda le nain, mais tout cela était préparé soigneusement, pour éviter les accidents. Penses-tu vraiment que les combats sont tous aussi bien préparés. Jusqu’à hier, tu n’avais jamais vécu un combat aussi dur, n’est-ce pas ?
- Oh ! Oui, admit Kirgan. J’ai cru ma dernière heure arrivée.
- Précisément, s’exclama Roctonne. Tu as vu le danger en face de toi ! Tu n’avais que des poussières de gemmes élémentaires, insuffisantes pour incanter autre chose que des sorts de novices. Tu as donc fait la seule chose que tu pouvais : utiliser ton propre sang.
- Oui, mais que ce serait-il passé si je n’avais pas braver l’interdit ? Auriez-vous intervenu ?
- Tu serais mort, répondit froidement le nain.
Kirgan savait qu’il y avait un risque. Certains élèves qui prétendaient au titre de Magelame, partaient de l’école affreusement mutilés, mais il n’avait jamais réfléchi au fait que certains n’étaient tout bonnement jamais repartis.
Le jeune humain sourit tristement au nain :
- Je comprends.
- Le sang est un catalyseur puissant, reprit le nain. Tous les êtres pensant possèdent en eux l’essence même de l’eau, du feu, de l’air, de la terre, du bien, et du mal. Le prix doit cependant être payé... Par la souffrance. J’avoues que tu n’y a pas été de main morte, c’est pourquoi tu as sombré dans le coma.
- Je me suis dit, tant qu’à être dévoré, autant utiliser mon meilleur sort.
- Bien, dit le nain, en se levant. Je vais te laisser. Nous nous retrouverons pour ton adoubement.
- Quoi, s’exclama Kirgan. A votre mine, je pensais avoir échoué près du but.
- Tu as réussi, assura Roctonne en secouant la tête. Tu seras dès demain Magelame, au service de la Couronne de Middas.
Le visage de Kirgan se crispa en un sourire fier. Le nain commença à s’éloigner en ajoutant :
- De toute façon, je doute que les médecins puissent te garder encore longtemps au lit.
Les couloirs de l’infirmerie résonnèrent alors, d’un cri de joie.